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Tout à une fin, même six mois dans
l'institut. Je regarde pour la dernière fois la chambre
coquette abritant nos quatre lits. Le terme de chambre est bien
inadapté : c'est un petit appartement ou plutôt une
petite suite, avec la chambre, un cabinet de toilette et un
dressing, des murs d'un bleu très pale sont
décorés de tableaux naturalistes, des bouquets de
fleurs sont posés sur les commodes, ils sont changés
tous les jours par les servantes, mais tout cela est fini.
La duchesse du Septrion a envoyé un chaperon
pour me guider jusqu'à la résidence du professeur
Calmette, dans la capitale. Cette ville qui rassemble les trois
quarts de la population de l'Empire porte le nom de New Heaven. Je
porte une tenue de sortie des plus élégantes : Un
tailleur gris qui enserre ma taille, moule mes cuisses et mes
fesses dans la jupe, sous le genou, mes épaules sont
exagérées par les épaulettes, je porte un
petit chapeau à voilette sur mon chignon banane, des gants
en cuir noir toujours trop petits, des bas en nylon noirs, leurs
coutures impeccablement tendues par les six jarretelles de mon
corset serré à quarante-six centimètres. Je
trottine à petits pas dans les couloirs de l'institut,
juchées sur des escarpins vernis avec un talon de dix
centimètres. Deux chaînettes en or, enroulées
par-dessus le bas, ornent les chevilles, mettant en valeur leurs
finesses.
Le fait de porter une chaînette à
chaque cheville par-dessus le bas à un double sens : Sur la
jambe droite, le pendentif permet de savoir que je sors de cet
institut, par-dessus le bas signifie que je suis vierge. C'est
évidemment un code inventé par les
élèves en secret des professeurs et des
surveillantes. A gauche, le pendentif représente deux jeunes
filles enlacées mais habillées, ce qui signifie que
je suis initiée, au-dessus du bas indique que je suis libre
en ce moment.
Sous la veste du tailleur je porte un chemisier
blanc décoré de broderie en fil d'or, un gros rubis
en ferme le col ; un collier de perle à trois rangs couvre
le chemisier sur la naissance de ma poitrine dont le volume est
exalté par le corset grâce à de petits
molletons dans le balconnet. Le haut de la jupe, avec une fine
ceinture en cuir, décorée de motifs en or entre les
passants, coince le chemisier au niveau de la taille, là
où le corset est le plus petit. Sous le corset, une
combinaison de dentelle absorbe les frottements, ses froufrous
jaillissants juste sous les jarretelles au-dessus des bas.
Je me regarde une dernière fois dans la
grande glace du hall d'entrée de l'école. La saison
froide est bien avancée, mon reflet porte un manteau de
fourrure grise et blanche, Une jolie jeune fille, souriante sous sa
voilette.
_ Mademoiselle ?
Je reconnais Sophia, la servante qui m'avait
réveillée la première fois, après notre
sauvetage.
_ Je suis prête, Sophia, je vous suis.
Une neige blanche tombe sur le parc, la
lumière d'hiver n'est pas bien belle, je me retiens de
pleurer, essayant d'oublier la tendre gentillesse de Jade,
peut-être nous reverrons-nous ?
Nous prenons l'aérotrain jusqu'à New
Heaven. Il n'y a très peu de route dans cet empire, les
liaisons se font en train magnétique ou en nef à
anti-gravité pour les charges les plus lourdes. La gare est
distante d'un petit kilomètre à parcourir à
pied, sur un revêtement semblable au macadam mais de couleur
sable ; un champ magnétique repousse les flocons de neige,
gardant la chaussée sèche, perdue dans mes souvenirs,
je n'échange pas un mot jusqu'à la station. A part
l'institut, la gare et les rails suspendus à dix
mètres du sol, il n'y a rien autour de nous, une sombre
forêt nous entoure sur plusieurs kilomètres. Nous
prenons place dans le salon d'attente de la noblesse, des
employés bruns, dans l'uniforme bleu marine de la compagnie
de transport, vaquent à leur tache en silence. Une autre
élève est assise, bien droite, dans le salon, avec
son chaperon, comme moi. Je ne la connais pas, je la trouve
très belle dans son tailleur bleu, mais je n'ai pas envie de
lui parler. Et puis, la chaînette de sa cheville gauche est
sous son bas.
L'aérotrain nous emporte vers la capitale ;
nous avons pris place dans un compartiment privé
réservé à la noblesse blonde, dans un univers
de capiton, de bois précieux et de servantes qui viennent
régulièrement nous apporter des petits gâteaux
absolument pas nourrissants et un breuvage chaud qui s'apparente au
thé mais sans ses propriétés
fâcheuses.
_ Le prince Boris vous attend chez le professeur,
Mademoiselle.
Boris, en vertu de sa rousseur, est donc prince. Je
souris en pensant que cela a dû jeter la consternation
à la cour, contrairement à moi, Boris n'est
absolument pas dans les canons de beauté de l'Empire.
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