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La première journée a été
plutôt agréable, nous avons du parcourir huit
kilomètres au grand maximum. Nous avons découvert une
faune et une flore certes totalement étrangères
à nos habitudes mais en rien dangereuses ou agressives. Il y
a des sortes de poisons multicolores avec des yeux et des nageoires
dans la rivière ; il y a des sortes d'oiseaux dans les
branches ; il y a parfois, car la canopée le laisse rarement
à notre vue, un ciel orange très pale où
très brumeux, une brume similaire à ses
journées irrémédiablement grises sur
terre.
La première nuit a été moins
agréable, d'abord humide, puis froide, puis humide et
froide, même emmitouflés dans nos ponchos sur les
couvertures de survie, à côté d'un feu qui a
fini par s'éteindre, faute de branche combustible en assez
grand nombre. La nuit est propice à la peur. Il est facile
de se dire que nous sommes seules sur une planète inconnue
avec aucune chance de survie, loin de nos parents, de ceux qui nous
aiment, et que nous allons mourir très vite... et nous
sombrons dans cette facilité, je sanglote sans trop de bruit
et Boris ne fait pas mieux que moi, sans que nous ayons pour autant
envie de nous rapprocher l'un de l'autre. Peut-être a t'il
peur que je le maudisse ?
Il a tord. Je ne luis reproche rien.
Je me réveille transie, endolorie et
souillée avec un jour d'avance.
Cela me vient toujours pendant que je dors.
Je tente de faire une toilette avec de l'eau et un
mouchoir. Je me désespère de ma saleté et de
l'état de mes beaux cheveux blonds. Puis dans un silence
morose nous reprenons notre route.
Je suppose que tous les deux, nous prenons
conscience de l'inutilité de notre marche : d'abord la
jungle se fait de plus en plus touffue avec des lianes et des
ronces aux piquants visiblement très acérés,
le relief est lui aussi de plus en plus escarpé, des bruits
inquiétants nous font sursauter simultanément, l'air
est de plus en plus difficilement respirable, nous marchons en
silence, bien misérablement.
_ Regardes !
Boris me désigne une liane qui semble
organique, je tente d'en apercevoir l'extrémité
au-dessus de nous.
_ On dirait une langue. Une langue dégoûtante et
poisseuse et puante.
_ C'est vrai qu'il y a une odeur fétide ici.
Boris tend le bout de son opinel pour piquer la
liane, elle se dérobe juste avant qu'il ne la touche dans un
bruit de succion abominable ; je sursaute et me jette en
arrière en criant alors que Boris, avec une rigueur toute
scientifique, reste bouche bée. Puis il hurle à son
tour mais en restant totalement immobile, comme
pétrifié.
_ Boris !
_ Mon pied !
Je le tire en arrière par les cheveux et les
épaules, il bascule sans cesser de brailler, je le
traîne sur trois pas avant de regarder son pied
transpercé.
_ C'est vivant !
Un dard vert pale traverse ses mocassins et son
pied, il est entouré de pétales roses eux même
terminés de petites boules rouges, les pétales, muent
par je ne sais quel instinct, se referment sur la plaie saignante,
ils semblent digérer la chaussure et la chaussette
Burlington sanguinolente. Le sommet du dard est recouvert du sang
écarlate de Boris et en plus, il bouge et donne des
secousses terribles pour tirer Boris vers la liane qui retombe, se
soulève, semble le chercher.
_ Coupes ça !
J'envisageais plutôt de m'évanouir.
Boris, grimaçant, se redresse et entreprend lui-même
de sectionner le dard. Si ce dernier ne réagit pas, la
liane, elle, se darde immédiatement vers nous, comme un
serpent mais aussi rapide qu'un fouet. Je suis déjà
en train de tirer Boris plus loin et lui réussi à
couper le dard qui se rétracte à une vitesse
hallucinante. Visiblement privée de son unique organe
sensoriel, la liane fouette l'air au hasard, là où
nous nous tenions l'instant d'avant, puis elle remonte enfin vers
la cime des arbres.
_ Il faut m'enlever ça !
_ Je ne... je ne crois pas.
_ Cà me bouffe le pied !
Il veut sûrement dire que les pétales
qui recouvrent son pied sont aussi brûlants que de l'acide.
Se pliant comme seul un jeune garçon peut le faire, il
arrache enfin le dard puis il me regarde sans crier ni pleurer, ses
yeux roulent comme des billes dans ses orbites. Il se laisse tomber
sur le dos en respirant très fort.
_ J'ai vraiment mal, là.
Son teint vire au gris.
_ Qu'est ce que je dois faire ?
Il ne me répond pas.
Je fais donc au mieux, c'est à dire
sûrement mal, puisqu'il semble dans un état second,
j'explore la petite pharmacie qu'il a emmenée avec nous. Il
y a un ciseau de couturière, des pansements, une pince
à épiler, du désinfectant de couleur rouge et
c'est tout. Je consomme la majeure partie de l'eau à
nettoyer la plaie, qui par miracle ne saigne pas outre mesure, je
désinfecte, ce qui le fait hoqueter de souffrance, et je
bande, je suppose qu'il faudrait faire bien d'autre chose.
Dans la matinée, Nous nous étions
écartés du cours d'eau, celui-ci devenait impossible
à suivre à cause de gros rochers gris qui en
bordaient le cours, le ruisseau lui-même étant de plus
en plus étroit et impétueux. Boris avait alors
décrété que la roche était du calcaire,
ce qui était bon signe puisque seul l'activité
biotique créait ce genre de dépôt. J'ignorais
ce que cela voulait dire en réalité.
Maintenant nous ne bougons plus, Boris semble
délirer et moi, à chaque seconde qui passe, je
comprends enfin que je vais mourir ici, ce soir ou cette nuit ou
demain dans la matinée : Nous n'avons plus d'eau. A quinze
ans, on a du mal à croire que l'on peut mourir ; mais cette
fois j'en ai la certitude et cela me fait une boule immense dans la
gorge, un poids insupportable sur le cœur et je gaspille le
peu d'eau de mon corps en larme bien inutile.
La nuit est terrifiante, la forêt où
plutôt la jungle est pleine de cris trop facilement
décryptables, ici un animal qui s'enfuit, là, un
hurlement d'excitation dans le fracas de branchages qui se brisent,
parfois le sol tremble sous le poids de pas. Il est impossible de
dormir, seulement d'imaginer qu'un animal effrayant va surgir de
l'obscurité pour me broyer dans sa gueule pleine de dents
nacrées.
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