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Le jeudi, je n'ai pas cours l'après midi. Après
le repas obligatoire à la cantine scolaire (point de self
service en ce début des années quatre-vingt), je
prends une ligne régulière de bus pour rentrer dans
la villa familiale. J'aime bien ces après-midi dans la
maison vide, en attendant le retour de mes parents et de mon
frère, je déteste le voyage dans le bus, le trajet
est beaucoup plus long qu'avec le transport scolaire. A ma grande
surprise, Boris est là, vers le milieu.
_ Boris ? Tu n'as pas cours ?
Il me regarde, commence à rougir puis se reprend et
répond de sa petite voix fluttée.
_ Non. C'est bientôt la fin de l'année, nous avons
fini le programme. Que fais-tu cet après-midi ?
Boris est la seule personne au monde s'exprimant en
français et âgé de moins de treize ans à
inverser le sujet et le verbe dans les tournures
interrogatives.
_ Rien.
Une lueur s'allume dans ses yeux marron.
_ Veux-tu bien venir chez moi ?
"Qu'il est laid", me dis-je. Il est laid parce que
son nez, sa bouche et ses oreilles sont trop grandes alors que ses
yeux trop petits. Il ressemble à un orang-outang.
"Ils y en a qui sont vraiment à plaindre
tout de même... Bon, pourquoi pas" pensais-je. Mon premier
rendez-vous avec un garçon hors de chez moi, sera avec un
jeune homme pré pubère pour lequel je n'ai aucune
sympathie, rien qu'une vague parenté dans le malheur, Boris
n'ayant pas plus d'amis que moi.
_ Oui, si tu veux.
_ Tu verras, tu seras rentrée pour cinq heures... du
soir.
_ Pourquoi ? Tu as quelques choses à mon montrer ?
Il se tortille sur sa chaise en rougissant franchement.
_ Oui si on veut.
Je songe à répondre "Ta ziquette ?"
_ Et c'est quoi ?
_ Une expérience scientifique.
_ Une expérience anatomique ? Demandais-je avec l'espoir
que la réponse soit affirmative.
_ Non ?
Il me regarde avec des grands yeux
étonnés, je comprends alors que Boris est encore
asexué, je suis simplement la seule personne qu'il connaisse
en dehors de ses parents, et il tient à me montrer une
découverte scientifique, c'est tout. Sûrement une
histoire d'éprouvettes et de couleur bleue.
Il reprend.
_ C'est plutôt de la physique quantique mais tu
verras.
_ Tes parents l'ont vu ?
_ Mes parents ? Non.
Il lève les yeux au ciel de manière
très expressive. Sa mère n'a aucune activité
connue mais elle est toujours absente, son père est un
vieillard à la retraite qui joue au golf.
Il faut marcher une dizaine de minutes depuis
l'arrêt de bus avant d'arriver chez Boris, ma maison n'est
que cinquante mètres plus loin.
_ Regarde, j'ai installé des dérivations sur
l'éclairage public pour capter une énergie
électrique en quantité suffisante.
Je vois en effet un boîtier et des
câbles qui filent vers la grande maison moderne qu'il habite.
C'est une très belle demeure, avec une piscine, alors que ce
n'était pas si courant à l'époque. Je n'ai pas
le temps de regarder la décoration et les meubles qu'il
m'entraîne déjà dans la cave sans même
passer par sa chambre, ni m'offrir un jus d'orange.
_ Suis-moi !
Il dévale les marches quatre à quatre
et je tombe sur...
Le sous-sol est aussi grand que la maison,
peut-être deux cents mètres carrés. Dans un
désordre indescriptible, mélangeant des morceaux
d'ordinateur du même modèle que ceux aperçu au
club informatique de mon grand frère, des bobines de toutes
tailles, des oscilloscopes, des ampoules et des
générateurs, des câbles emmêlés,
des fers à souder et des bombonnes de gaz, des tables
sommaires où s'empilent des livres pour la plupart ouverts
et abandonnés, se tient une machine, peut-être
volante, mélange d'un hélicoptère sans
verrière ni rotor ni hélice et de bobines
géantes, disposées autour de la structure tubulaire
principale.
_ Qu'est ce que c'est ?
_ Une machine à état quantique.
_ Et cela sert à quoi ?
_ A voyager dans le temps.
Je ne sais pas si le film "Retour vers le futur "
était déjà sorti sur les écrans, en
tout cas, je me sentais comme Marty mais la caution scientifique en
moins.
_ A quoi ?
_ A voyager dans le temps, j'ai essayé hier soir, je
suis allé dans le passé.
_ Hier ?
Une coupure de courant avait eut lieu pendant la
nuit, ça j'en étais certaine.
_ Tu veux essayer ?
_ Pour aller où ?
_ Demandes plutôt quand.
_ Mais ça n'a aucune importance, je ne veux pas voyager
dans le temps.
_ Revoir la chute de Rome où la naissance de
Jésus ne te tente pas ?
_ Non !
_ Alors essayons le futur, Avançons d'une journée
pour profiter d'une après-midi ensoleillée puis nous
revenons ici, au présent.
Bizarrement, cela me tente. Après tout,
cette machine n'a aucune chance de fonctionner et Boris a dû
délirer suite à la privation de sommeil, d'ailleurs
ses yeux sont tout rouges.
_ Bon d'accord.
Je m'installe donc dans un des sièges de
l'engin alors que Boris se coiffe d'un casque digne d'un gamin
voulant jouer aux chevaliers de la table ronde. Le cuir est
confortable et l'endroit suffisamment insolite pour que je me sente
bien.
_ Ne t'inquiètes pas, on ne sent rien.
"Preuve que cela ne marche pas" pensais-je.
Par contre on entend et on voit !
Boris a simplement abaissé une manette et tapé
trois codes sur un clavier du TRS-80, immédiatement les
bobines de cinquante centimètres de haut en moyenne, se
mettent à vrombir et d'effrayants arcs électriques se
forment entre elle en vrillant littéralement mes
tympans.
_ Ca ne dure pas, c'est uniquement pour emmagasiner
l'énergie pour le voyage retour ! Hurle Boris, sur son
siège, en se trémoussant de bonheur.
Et puis plus rien.
Le noir.
Le néant.
Comme si j'étais devenue aveugle et sourde
en même temp. !
Un léger goût de sang dans ce qui doit
être ma gorge.
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